LA FRANCE DEVRAIT REDUIRE SES CHARGES ET SA BUREAUCRATIE
Par Bernard Fischer le mardi 17 janvier 2012, 07:29 - ACTUALITES - Lien permanent
Le Journal des Entreprises - 6 janvier 2012
INTERVIEW DE DANIEL HAGER, PRESIDENT DU DIRECTOIRE HAGER GROUP
Son groupe est implanté des deux côtés du Rhin. Pour le patron allemand Daniel Hager, la France doit bel et bien revoir son modèle. En ligne de mire: dialogue social, administration et interventionnisme politique.
Quelles ont été les différences d'approche des gouvernements français et allemand face à la crise économique?
La réponse de la France face à la crise, c'est un grand emprunt de
50milliards dont on se demande ce qu'il est aujourd'hui devenu. Où
est-il passé? À qui a-t-il profité? Je n'en ai aucune idée. En
Allemagne, on a plutôt joué sur la fiscalité pour adoucir la situation.
On a par exemple accéléré la possibilité d'amortissement des
entreprises, ce qui permet de payer moins d'impôts. Cela a un effet sur
les recettes de l'État, là aussi aux alentours de 50milliards. Mais le
principe est plus démocratique: tout le monde peut bénéficier de
l'allégement, TPE, PME ou grands comptes. Pas besoin de remplir des
dossiers, d'avoir un système bureaucratique, de décisions prises à
Paris. Cet exemple illustre bien l'approche française: «Je suis
politique, mais je vais inventer un nouveau dispositif pour relancer
l'économie».
L'intervention du gouvernement dans le temps de travail ou le versement des dividendes, ça n'arriverait donc pas en Allemagne?
Cette histoire des dividendes, c'est scandaleux! Que les politiques se
permettent de décider comme cela une redistribution, c'est aberrant. Ce
genre de position affaiblit la position française vis-à-vis à des
investisseurs étrangers.
Les politiques français seraient donc des «apprentis sorciers»?
D'un côté, ils disent «Achetez français» et, de l'autre, ils augmentent
l'impôt sur les sociétés. Il n'y a aucune cohérence! Comment voulez-vous
pousser à la consommation de produits français alors que la hausse des
impôts impliquera un coût plus élevé des produits français et donc moins
de compétitivité? C'est la même chose pour certains dispositifs comme
le Crédit impôt recherche: à quoi cela rime de donner un allégement lié à
toute une bureaucratie et qui bénéficie surtout aux grandes entreprises
qui ont le temps et les équipes pour candidater? Il suffirait de
baisser les charges, de diminuer les difficultés administratives et les
entreprises seraient plus performantes. Évitons les actions au coup par
coup!
Que pensez-vous du dialogue social en France?
Il y est beaucoup plus difficile. Vous ne négociez pas avec un syndicat,
mais avec cinq, au mieux! Ces cinq syndicats peuvent être d'accord avec
ce que propose l'entreprise, mais ne pas vouloir signer un accord de
peur de perdre aux prochaines élections syndicales. En Allemagne, vous
avez en face un seul syndicat, ce qui permet d'harmoniser son intérêt et
celui de l'entreprise. Un vrai dialogue s'enclenche et on arrive à
prendre des décisions équilibrées. Ce modèle marche bien.
Il y a donc un problème de gestion en France?
Il y a une dette réelle, non? La France doit maîtriser son déficit à
tous les niveaux. Il y a notamment trop de niveaux de décision. Région,
département, communautés de communes, communes, c'est n'importe quoi,
cela a un coût! Vous avez des gens qui font double ou triple emploi. On
ne peut plus financer cela. Mais c'est difficile de bouger les choses:
demandez à une dinde de voter pour Noël, elle vous dira non!
Est-ce que vous pensez que la lourdeur de l'administration et de la loi française pénalise l'économie nationale?
Sur ce sujet, un seul exemple: dans notre entreprise, nous avons ramené
une machine de travail du métal d'un de nos sites allemands vers un de
nos sites français. Pour la mettre en conformité avec la loi du travail
française, nous avons dû investir plus de 150.000euros. Je ne pense
pourtant pas qu'une machine allemande soit là pour blesser les gens qui
l'utilisent! Je suis bien évidemment d'accord qu'il faut prendre soin de
la sécurité de ses salariés, mais cet exemple précis m'interpelle.
Pourquoi l'Allemagne est-elle aussi performante à l'export?
Il y a le tissu industriel, le coût du travail. Mais il y a aussi une
dimension culturelle. Un Français regarde d'abord vers la France, vers
Paris, car c'est là que tout se joue. C'est le centralisme industriel
hérité de l'époque des rois de France. À la même époque, en Allemagne,
il y avait des cités-États qui avaient des spécificités différentes,
avec des régimes différents. Il fallait donc être davantage ouvert et
comprendre chaque marché. Aujourd'hui, les provinces sont extrêmement
actives, il n'y a pas qu'un seul centre de décision. Cela explique
peut-être une culture plus tournée vers l'export, vers la compréhension
de besoins différents. Cette différence se sent encore aujourd'hui sur
la façon d'attaquer les marchés: les industriels français imaginent
qu'en accompagnant Sarkozy ou un ministre en Chine, ils vont y faire des
affaires. Alors qu'un industriel allemand, il va à la rencontre du
marché, des clients.
Tout est si paradisiaque chez vous?
Non. Un des grands problèmes, c'est que nous avons également un lourd
déficit public. Le budget de l'État est de 300 milliards d'euros dont
vingt sont financés par des dettes neuves. C'est important et inquiétant.
De même, nous avons un gros débat autour de l'éducation, avec une
harmonisation qui n'existe pas dans les seize Länder et que nous devons
amener. Enfin, il y a la problématique de la démographie, qui pourrait
poser un problème de main-d'oeuvre à moyen et long terme.
Pensez-vous qu'il existe de la germanophobie en France?
Non: l'amitié franco-allemande fonctionne et nous avons atteint une
maturité dans nos relations. Après, dans une communauté, on se tourne
souvent vers le plus fort à l'instant T afin que ce soit lui qui mène la
marche. Aujourd'hui, c'est l'Allemagne, mais il y a sept ans, nous
étions le patient malade de l'Europe. Je pense que la France n'a pas à
copier à 100% le modèle allemand. Ses recettes sont nées d'une autre
culture. Pourquoi ne pas regarder d'autres modèles et y prendre ce qui
convient à la situation. Les Allemands ne sont pas les Français et les
Français ne sont pas les Allemands. Et heureusement!
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